La foule du marché du dimanche soir encombrait les rues d'Athènes. Entourée de chaleur humaine, une silhouette fine tentait d'avancer sans vraiment y parvenir, malgré les deux esclaves costauds qui lui servaient d'escorte. Une bousculade. Un croche-pied. Des insultes. Pourtant Ryan Ross avait toujours eu de l'autorité, mais il était dur de se faire entendre dans un tel
vacarme. Ses lointaines origines étrangères toujours étouffées, son nom laissait malgré tout paraître que le sang qui coulait dans ses veines n'était pas d'ici. Les hurlements des vendeurs essayant vainement de vanter leurs marchandises participaient à la cacophonie, mais le jeune grec ne se laissait pas influencer : il savait ce qu'il voulait et où il allait le trouver.
Après dix bonnes minutes de marche difficile, il se tenait enfin devant le stand tant recherché. Quatre esclaves
se tenaient dessus et dévisageaient avec un regard séduisant tous ceux qui s'approchaient.
« Ah ! Mon bon vieux Ross, ça faisait longtemps que j't'avais pas vu ! »Ryan n'avait pas envie de crever de chaud pendant que Gabriel lui parlait. Ne supportant pas l'attente, il coupa court la conversation.
« T'as quoi comme nouveauté ? Je cherche un esclave qui connaît les bases du ménage et plutôt joli, si tu en as un. »Le grec jeta son regard caramélisé sur les produits. Il vit une jeune femme, blonde, un peu grasse et à la poitrine forte, elle parlait de son accent gaulois à un esclave à côté d'elle. Ce dernier était musclé et assez âgé, servant sûrement aux fonctions de garde. Mais Ryan n'avait pas besoin de ce genre de personne, d'ailleurs, un autre client s'occupait déjà de son achat. Tout à droite se tenait un jeune garçon aux cheveux décoiffés, mais la chose qui frappa le plus le trentenaire, ce fut ses yeux. Deux énormes pupilles couleur chocolat observant la scène tranquillement, avec un air détaché, et un petit sourire sur les lèvres pleines et parfaites du garçon ornaient son visage doux. Immobile et éclairé faiblement par les lumières de la ville, il était la plus parfaite des statues grecques en oubliant le fait qu'il respire et que quelques gouttes de sueur coulaient le long de son front, en cette soirée chaude.
Un esclave exquis.
« Lui. Montre-le moi, Gabriel. »Le marchand lui lança un regard inquiet avant d'aller chercher l'esclave, qui allait résumer à lui seul, une histoire extraordinaire.
« Il s'appelle Brendon et vient de Bretagne. J'ai réussi à l'avoir car il faisait partie du butin de la dernière bataille, il est orphelin et parle couramment le grec. »Le jeune homme en question, intrigué, observait silencieusement Ryan et hochait la tête à chaque phrase. Le futur propriétaire, lui, dévorait son corps des yeux et avait un irréprochable sourire langoureux accroché à ses lèvres.
Gabe soupira.
« J'ai compris. Je te le prépare, il descendra. Ca te fera cinquante litras. »Dorius, un des gardes de Ryan sortit de l'argent de sa poche et le posa sur la main tendue de Gabriel.
« Promets-moi juste quelque chose, chuchota-t-il en baissant sa tête vers le brun, ne lui fais jamais de mal. J'me suis attaché à lui et c'est un brave garçon. Ne le touche pas.
-Désolé Gabe mais il est à moi maintenant, et j'en ferais ce que je voudrais. » lança-t-il avec un rire moqueur.
Entretemps, Brutus, un des esclaves personnels du vendeur avait amené Brendon dans une nouvelle toge. Gabe le prit par le bras et murmura deux phrases à son oreille :
« Fais gaffe à Ryan, il cherche un nouveau bouche-trou. Si il te demande des choses bizarres, ne les fais surtout pas, il s'éclaircit la gorge avant de parler d'une voix normale,
bonne chance mon garçon. »Il savait qu'il aurait du le garder. Il était sûr qu'il ne tomberait pas entre de bonnes mains. Brendon était un enfant du
malheur après tout, malgré son éternel sourire tristement affiché sur son beau visage.
Ryan attrapa son nouvel esclave par l'épaule avant de s'éloigner d'un Gabriel déçu.
~
«Encore une nouvelle tête...» Le soupir de Luka en disait long sur cet indéniable sentiment de lassitude à l'idée de devoir encore « transformer » un bourgeon d'esclave en un décent pédagogue... Encore fallait-il que ce dernier réussisse à tenir plusieurs mois dans cette villa. Néanmoins, le sourire vicieux habitant le visage de son maître lorsqu'il posait son regard sur sa nouvelle attraction ne pouvait tromper personne, du moins, personne le connaissant comme
il se plaisait à le connaître.
Onze années de bons et loyaux services, sans doute endurés sans broncher grâce à l'amour inconditionnel qu'éprouvait cet esclave pour cet homme de glace. Mille fois il fut brisé.
Mais il pardonnait... Il l'aimait, c'est certain. Sa seule amertume se reportait sur chaque nouveau jouet inutile dans sa vie. Cependant, le fait qu'il les jette tous une fois les avoir jugés « en trop » ne pouvait que calmer à sa manière sa jalousie dévoratrice qui le hantait tout en l'effrayant, née du seul fait que son propriétaire n'avait, jusqu'à ce jour, jamais posé les yeux sur lui comme il le faisait avec ces jeunes choses, encore pleines de vie et si
attirantes. Ryan ne s'était pas débarrassé de lui, et s'était même confié à lui en période difficile, il avait été privilégié sur ce point. Autrefois...
Désormais son maître n'était qu'un bloc de roc, inviolable mais violeur. Un c½ur de solitaire.
Les choses allaient changer, il le sentait. Ce jeune breton ne lui inspirait qu'un horrible pressentiment, si violent qu'il fut ne put s'empêcher de le haïr dès son arrivée.
Pathétique, il se jugeait pathétique. Lui qui avait
toujours été l'esclave modèle, serviable avec tout le monde, se métamorphosait en une misérable vermine, qui rejetait les peines causées par son amour à sens unique sur un jeune garçon prometteur d'une quinzaine d'années seulement. Il doit se corriger, songea-t-il. Il se privera de sa maigre ration journalière, voilà tout. Ses pensées sont ingrates, il se punira. Qu'il en soit ainsi. Après tout, il ne méritait pas de vivre. Ce n'est qu'une âme néfaste, ternissant un peu plus la vie de Ryan, et Zeus seul sait à quel point il préférait mourir plutôt que contrarier son maître. Et puis de toutes manières, que vallait-il ? Rien.